Karin Et David - Louisiane

mardi, le 7 février 2006, 21h06

Lafayette - "Arrête pas la musique"

q uand on en a marre de Lake Charles, on va à Lafayette.
Autant dire qu’on y est presque tout le temps.
Dès que l’école est finie, le vendredi.
La voiture chargée, Karin vient me chercher et on s’arrache là-bas.
On prend l’ Interstate 10 vers l’Est, et en une heure on y est.

c ’est toujours tout droit, paysage morne et désolé. La Louisiane, quoi.
Mais une fois qu’on arrive à la sortie 100, et qu’on entre dans Lafayette, on se sent tout de suite mieux. La ville ressemble déjà bien plus à une ville. Avec son downtown, ses quartiers résidentiels historiques, ses parcs, ses boutiques...

Autre chose que le zoning commercial qu’est Lake Charles.
Mais Lafayette, c’est aussi et surtout la ville où se trouvent nos amis d’ici.
C’est la ville où on a encore l’impression d’être des gens fréquentables. Et ça aussi, ça nous fait des vacances. Bref, c’est devenu notre havre de paix, l’endroit où on vient s’oxygéner autant qu’on peut, voir des concerts, danser, passer des soirées à manger et jouer autour d’une table jusqu’à pas d’heure, ou même glander, parfois.


Moi, Patrick, Joël et Karin chez Catherine et Valentine

Le downtown de Lafayette, tout comme celui de Shreveport, Lake Charles - ou de pas mal de villes du Sud qu’on a visitées – est désert pendant la journée. Seules quelques boutiques ou galeries d’art sont ouvertes, mais sinon, ça a vraiment une gueule de ville fantôme. Ou alors, il y a un couvre-feu diurne, et on n’était pas au courant.
En gros, le downtown, c’est la Rue Jefferson (en français dans le texte et sur les plaques et ... c’est à peu près tout !) et les quelques rues adjacentes. La rue Jefferson est longue et assez sinueuse, et certains Cajuns vous diront avec le sourire et un peu de fierté que c’est ce qui donne son caractère français à Lafayette.

Il y a pas mal de beaux bâtiments commerciaux qui datent du début du 20e siècle et ont beaucoup de caractère. Bref, il y a une âme, un petit quelque chose qui nous a plu d’emblée. Il y a aussi des endroits où les gens reconnaissent le français que nous parlons et nous disent les 2 ou 3 phrases qu’ils connaissent. Et finissent par nous dire qu’ils comprennent bien plus qu’ils ne parlent. Mais, au moins, ici, ils ne nous demandent pas si on parle allemand, comme à ... Lake Charles, par exemple. Lafayette, avec son nom haut en couleurs, ressemble donc un peu plus à l’image qu’on s’était fait de la Louisiane avant d’en fouler le sol.

Mais tout ceci m’éloigne de ce dont je parlais ci-dessus : le downtown.
Ce downtown fantomatique et désert le jour, s’anime et se remplit comme par magie le soir. Les vendredis ou samedis soir, si vous êtes, par exemple, à la terrasse du Filling Station (ancienne pompe à essence années ’50, reliftée en bar), vous pourrez admirer des processions de jeunes filles en fleur, plus dénudées et maquillées les unes que les autres, qui partent à la chasse aux frat boys (jeunes universitaires mâles et beauf’) dans les différents rades de la rue Jefferson. Et Dieu merci, il y en a des légions. Belles, voyantes et criardes comme des camions. Le lendemain ou le surlendemain, vous verrez les mêmes, couvertes des pieds à la tête dans des tissus pastel, la mine contrite, gober l’hostie et boire le vin de messe, à l’église de votre choix.

Une autre chose qui étonne dans cette fièvre du samedi soir, c’est la présence policière. Il y a des flics absolument partout. Au moins une voiture à chaque coin de rue. Avec gyrophare, matraque, menottes et flingue bien en vue. Lunettes de soleil et arrogance-suffisance en cadeau bonux.

Oh, those boys in Lafayette, smilin' so pretty
Those sweet boys in Lafayette, they sure do look good to me
We danced all night long to a sweet Cajun song
Drinkin' and jivin' 'til dawn, I could dance on and on
Doin' a two-step in my sweet Lafayette
Take me back Lafayette, way down on the bayou
I'm your girl, Lafayette, I'm gonna hang around you
Eat that gumbo and rollin' and tumble
And do crazy things every night, soon I'll be feelin' alright
When I get back to my sweet Lafayette
When I get back to my sweet Lafayette

Lucinda Williams (chanteuse country de ... Lake Charles!)

En gros, tous les bars et discothèques sont rassemblés dans un district très délimité. Et la police est concentrée dans cette zone-là. Pragmatique, mais un peu inquiétant. Et dérisoire aussi. Ça donne presque l’impression de faire la surboum dans le garage pendant que les parents attendent, suspicieux et sur leurs gardes, dans le salon. Quels grands enfants, ces Américains.
Ça fait aussi : « Amusez-vous pendant qu’il en est encore temps. Dimanche, c’est fini. En attendant, on s’occupe de tout. » Au pays de la liberté, il y a des lois qui vous empêchent de faire la fête où vous voulez. Il faut se rendre dans la Party Zone, surveillée par les poulets. Et montrer une pièce d’identité dès qu’on passe une porte.

Mais il y a malgré tout moyen de bien s’amuser.

Le Downtown Alive est un festival de rues qui se déroule chaque vendredi pendant tout l’automne et le printemps. Au menu, des concerts cajuns et zydeco dans les parcs, des stands de bouffe et de boisson. C’est très familial et très bon enfant. Les gens sont souriants, les groupes locaux qui jouent sur scène sont très bons, la bière est très médiocre mais elle rafraîchit, les gosses jouent comme des fous sous les jets des fontaines (comme au parc André Citroën à Paname) et les moustiques sont ravis !
Lien vers le Downtown Alive

Le 307 est le premier bar où nous avons passé une soirée ici à Lafayette. Très beau bar, bien classieux, mais sans trop de chichis. Les barmen et barmaids sont sympas et préparent de très bons mojitos. Sur le côté il y a un petit salon lounge avec de beaux fauteuils en cuir où on peut aller se vautrer si on veut un peu de calme, ou si on en a marre d’écouter l’eurodance pseudo-latino, qu’un DJ de seconde zone passe, le samedi soir où on a eu la mauvaise idée d’être là. Par exemple.
À l’arrière, il y a une très jolie salle avec ses petites tables rondes et ses chaises, des toiles d’un peintre local sur lesquelles on reconnaît pas mal d’icônes de la musique anglo-saxonne, de Satchmo à Hendrix. La petite scène est tout au fond, le bar est à l’entrée et l’ensemble a vraiment des airs de boîte de jazz. Âme et atmosphère comprises. Un chouette rade, quoi !
Lien vers le 307

Nous y avons vu un groupe improvisé de pointures du jazz et du blues de la Nouvelle-Orleans, le vendredi après Katrina. C’était très émouvant. Ces types avaient tout perdu, à part leur instrument et leur talent. Et ils nous ont régalé les oreilles pendant quelques bonnes heures.

Le deuxième groupe qu’on a vu là, c’est les Red Stick Ramblers. Un groupe qui comme son nom l’indique, vient de Baton Rouge (Red Stick en anglais) et rassemble des musiciens d’horizons très différents qui se complètent admirablement. C’est Jack, un ami et père d’élève ici à Lake Charles qui nous les a conseillés. Et c’était un très bon conseil. Les types ont des sacrées gueules et sont très bien sapés. Genre classe rock’n’roll vintage années 50. Et ils jouent très bien, ce qui ne gâche rien.

Leur répertoire revisite le blues et le jazz du Delta du Mississippi, auxquels ils rajoutent çà et là un zeste de cajun ou de zydeco. Très bien, à savourer en dansant cajun sur le parterre devant la scène comme beaucoup de gens ce soir-là. Ou assis à une table ronde, avec un Jim Beam on the rocks (3 $ !!!) comme moi. Bref, ce fut la fête, comme ils savent la faire ici, pendant 3 bonnes heures !
Je vous laisse un lien pour voir les minois des Red Stick Ramblers, ou écouter un de leurs morceaux: http://www.redstickramblers.com/

Le Blue Moon est un autre très chouette bar. Il a un côté nettement moins chic et plus roots. C’est une petite maison à la déco rustique et très chaleureuse, tout droit sortie d’un western. La scène est petite et basse et on y a vu quelques concerts endiablés. Les soirs de concert, la salle et le bar sont toujours blindés de monde et ça danse dans tous les coins. A l’arrière, le bar est à ciel ouvert et donne sur le jardin. L’idéal pour siroter une corona-citron vert, à côté d’un énorme ventilateur, assis à l’abri (relatif) des moustiques, sous un bananier.

Le vendredi soir, le Blue Moon invite des groupes de tous genres confondus. On y a vu notamment un excellent groupe de dub-reggae.

Le samedi soir, c’est cajun ou zydeco. Et il faut croire qu’il y a assez de groupes en Acadiana pour faire vibrer ces murs et ces planches toute l’année. Vu que chaque samedi soir, c’est pareil. Le son cajun reconnaissable entre mille : un violon geignard suivi de l’accordéon plein d’entrain et puis le zydeco, cette planche à lessiver recyclée en instrument qu’on gratte et qu’on porte sur le torse comme une armure, et aussi le triangle omniprésent dans chacun de ces combos, et dont on se demande à chaque fois pourquoi il est là, puisqu’on ne l’entend jamais. Ou à peine. Et enfin il y a le chant : aussi monocorde que la Louisiane est monotone, et qui décline la même complainte à l’envi. Dans un français cajun dont les chanteurs ont tout oublié. Ils ont appris ces chansons de leur père et de leur grand-père. Et n’ont souvent qu’une vague idée de ce qu’elles racontent. Et entre les morceaux, ils saluent ou remercient le public en anglais. Y compris pendant les Festivals Acadiens, qui célèbrent la nostalgie d’une culture cajun qui n’est même plus l’ombre de ce qu’elle a dû être.

La musique cajun et le zydeco, c’est comme le reggae. On aime ou on aime pas. J’ai appris à l’apprécier dans des endroits comme le Blue Moon, avec tout ce qui va avec. La fête, le bruit, la fumée, la moiteur des nuits d’ici, les gens qui ne dansent que par deux, une convivialité nocturne qui existe ici plus que chez nous.

En pleine journée aussi, on a pu écouter des groupes cajuns. Pendant les Festivals Acadiens, au milieu du Parc Girard. Ce qui est chouette et peu commun, c’est que cette musique rassemble toutes les générations. Tant pour ceux qui la jouent, que pour ceux qui l’écoutent ou dansent dessus. Et de nouveau, il y a ce paradoxe qui me frappe à chaque fois. Il y a un réel engouement pour cette culture et cette musique. Mais la langue dans laquelle cette culture se chante est quasiment inconnue de tous ceux qui la célèbrent. Et ça, ça me semble assez unique.

En journée aussi, c’est chouette la musique cajun. Avec le soleil dans la nuque, et le fumet de l’alligator grillé ou des écrevisses panées dans les narines. Quand on a tout le décor, ça a du sens. Mais je n’en écouterais pas dans mon salon. Et je ne pense pas que la plupart des gens ici le feraient non plus. Mais donnez-leur l’occasion d’aller applaudir un des groupes du terroir à n’importe quel moment de l’année. Il faudra prévoir une grande salle. Et beaucoup beaucoup de bière.

Au Parc Girard, on a aussi vu des musiciens qui se rassemblaient sous une tente ouverte à tous, et se lançaient dans des jams improvisées et à géométrie variable, assis en cercle. Et tout était musique ou instrument. Des clochettes accrochées à la cheville, à la cuiller en bois qu’on tape sur la bouteille de whiskey vide.

On a aussi vu un excellent groupe de zydeco, Josh & the Zydeco Souljas, dans un bar de la rue Jefferson qui a fermé et dont je ne me rappelle plus le nom. Ce sont vraisemblablement des Créoles de Lafayette, d’ascendance jamaïcaine, qui mélangent le son du zydeco louisianais, avec un peu tous les styles musicaux jamaïcains : le ska, le rocksteady, le reggae et le dub. Et ça fonctionne à merveille ! Le chanteur a aussi des intonations soul 70s, un peu comme les groupes de reggae des années ‘60 et ‘70 qui reprenaient les standards soul, à l’époque du mouvement des droits civiques.
Excellent groupe donc, qui m’a fait danser et suer comme un possédé.
Et dont j’ai acheté le disque (rayé, aaaaaaarggh !).

Et puisqu’on parle de disque, je vais arrêter le mien ici.
Et vous en passerai un autre d’ici quelques jours (allez, une semaine tout au plus), où je vous parlerai de Vermillionville, du Village Acadien, de l’usine Tabasco, du Mulate’s, et de l’un ou l’autre bayou vu dans le coin.

En attendant, portez-vous bien et laissez les bons temps rouler !

David
Commentaires
{ 1 }

On y serai pas déjà dans ce "Lafayette" , qu'on aurait envie d'y aller voir! Vous faites fort....

Je garde l'article dans mes archives...

Merci

karpat { février 7, 2006 9:36 PM }
{ 2 }

C'est un superbe article. On sent le plaisir d'être à Lafayette.

horto { février 7, 2006 10:26 PM }
{ 3 }

Il me semble que vous avez enfin trouvé la Louisiane !Enfin, celle dont on parle en Europe. Bisous à vous deux et bien le bonjour aux Cajuns !

catherine { février 8, 2006 1:44 AM }
{ 4 }

Schitterend verhaal; jullie maken me bijna jaloers!

Frans Van Vlem { février 8, 2006 3:01 AM }
{ 5 }

Bonjour à vous 2.

Vos articles font vraiment la "réclame" de l'endroit et il nous tarde de voir tout ça (ou un max ) avec vous.

Bisous et à +

Babou et Papy

babou { février 8, 2006 6:36 AM }
{ 6 }

Ca ressemble plus à la Louisiane qu'on voit au cinéma que Lake Charles!

je suis allé écouter les morczaux des red stick ramblers. On est tout de suite dans l'ambiance dont tu parles! Vivement Avril, que je puisse juger de tout ça par moi m'me :-)

elmarek { février 13, 2006 2:21 AM }
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