Karin Et David - Louisiane

lundi, le 14 novembre 2005, 23h57

Memphis-10-14/10/05

u n mois après notre retour de Memphis, il est temps de boucler le chapitre et de vous relater les derniers jours passés là-bas.

« And the beat goes on ! »
Lundi 10 octobre 2005

Nous avons visité le Memphis Rock’n’Soul Museum, un musée qui comme son nom l’indique est dédié au patrimoine musical de la ville. Et occasion supplémentaire de se rendre compte que ce patrimoine est bien ancré dans le passé et a plus ou moins disparu avec la faillite des prestigieux studios de Memphis et la mort du King.

c e musée a été créé par l’incontournable Smithsonian Institution, responsable entre autres des Anthologies of American Folk Music et du label Smithsonian Folkways recordings. Ou des essentielles compilations de John et Alan Lomax, ethno-musicologues acharnés qui ont dédié leur vie dès l’aube des années 20 à traquer et à rassembler toutes les pépites de la tradition folk américaine noire, blanche et latino. (L’ a capella « Trouble so hard » pompé et massacré par Moby, c’est eux qui l’ont trouvé et immortalisé sur bande.)

Bref, tout ce qu’on connaît de ce blues primal, né sous le joug de l’esclavage dans les plantations de coton et initié par les « sharecroppers » (métayers), c’est aux Lomax qu’on le doit.
Pour écouter le « Trouble so hard » en question, cliquez sur le lien suivant : http://historymatters.gmu.edu/d/5760/

On commence la visite du musée par la projection d’un film dans une salle remplie de septuagénaires blancs. Plus rock que soul donc... Dès que retentit un morceau de Hank Williams, de Johnny Cash ou d’Elvis, l’assemblée se trémousse et chante. Et on est vraiment étonnés de voir qu’ils connaissent toutes ces chansons par cœur. Mais quand James Brown, Otis Redding ou Ray Charles apparaissent à l’écran, ils les regardent et les écoutent poliment, beaucoup moins concernés tout de même.

Au pays du grand « melting pot », il n’y a jamais que les artistes qui se sont risqués – souvent avec succès - au mélange des cultures. Et puis, il y a leur audience qui s’est toujours empressée d’oublier ledit métissage.

Qu’à cela ne tienne, les petits Européens que nous sommes ont toujours adoré le folk, la country et le rock autant que le blues, le jazz, la soul ou le rap. Sans jamais se sentir le cul entre deux chaises. Ou la peau entre deux teintes.

Et un des objectifs de ce musée de Memphis, ville de tous les métissages musicaux et culturels, c’est justement de reconstruire les ponts entre tous ces genres. J’ai ainsi appris que pas mal d’illustres bluesmen ou soulmen noirs ont été très influencés par la country blanche. Et c’est un peu normal, puisque cette country était la seule musique diffusée par le Grand Ole Opry Show, émission radiophonique musicale pionnière diffusée depuis Nashville dès 1925.

On traverse des salles agencées chronologiquement, abondamment décorées et regorgeant d’informations et d’artefacts de toutes sortes. Une sorte de caverne de Babel, ou une tour d’Ali Baba. Ici, on reconstitue la pièce unique dans laquelle vivaient des métayers, là on a reconstruit une église démontée dans le Mississippi.

Toutes les pièces contiennent un juke box, la plus belle invention américaine, dont on peut observer toutes les innovations technologiques à travers les décennies. Dans chaque salle, on peut également écouter une vingtaine de titres emblématiques de l’époque dépeinte, grâce aux audio-guides.

Bref, la visite est plutôt dense et riche. Et on se sent vraiment imprégné de toute cette musique du Sud des Etats-Unis qui prend tout son sens et toute sa dimension ici et maintenant. Çà et là, il y a même des gens qui dansent avec le casque vissé sur les oreilles et c’est plutôt marrant. On aura passé presque trois heures dans ce musée, et il y a un paquet de disques et d’artistes qu’on croyait connaître de A à Z et qu’on n’écoutera plus jamais de la même façon.

Ce qui me fascine ici aux Etats-Unis, c’est la manière dont la vie socio-politique et la musique sont étroitement liées. On en apprend plus sur le mouvement des droits civiques et la ségrégation raciale en écoutant des disques Stax ou Motown qu’en lisant des livres d’histoire qui donnent souvent un point de vue blanc, biaisé et à côté de la plaque. C’est Chuck D, MC du groupe Public Enemy, qui a dit un jour que le rap était le CNN des Afro-Américains.

Vous voulez en savoir plus sur la condition des esclaves ou des métayers qui travaillaient dans les plantations de coton ? Écoutez du blues ! Beaucoup de ces disques sont des documents historiques riches et vivants. Et les artistes qui les ont enregistrés, des témoins éclairés de leur époque.
Il me semble qu’en Europe, la musique populaire a rarement occupé une place de cette importance. Mais il est vrai aussi que nos histoires sont assez peu comparables.

Après cette faste visite, nous faisons un tour du downtown de Memphis en tram.

Le trajet du tram est une boucle qui traverse tout le centre historique, le long du Mississippi. Le tour coûte un dollar à peine et vaut vraiment le coup. Les trams sont superbes, tout en bois verni, et fleurent bon le vieux Sud mythique. Même si leur maintien et leur vocation semblent surtout touristiques, pas mal de locaux ont un abonnement et l’empruntent régulièrement. Ça ne vaut sans doute pas les trams de San Francisco, mais ça, on vous le confirmera en temps voulu. En attendant, contentez-vous de nos photos !

Le soir, on est allé déguster un hamburger « old fashioned » chez Dyer's qui prétend, comme quasiment tous les autres, offrir les meilleurs burgers de la ville. Mais ici, il paraît que c’est vrai. C’est vrai qu’ils ne sont pas mauvais, mais j’ai déjà mangé beaucoup mieux. Les frites, par contre, étaient abjectes et molles. Seule l’enseigne et la salle valaient vraiment le détour...

« Soulsville »
Mardi 11 octobre 2005

Aujourd’hui, nous avons visité les studios Stax, et comme à Graceland, j’ai eu l’impression d’aller à l’église. Et à plus forte raison ici, vu qu’ils sont un paquet de géants à s’y être croisés : Otis Redding, Isaac Hayes, The Staple Singers, Booker T & the MGs, Rufus Thomas et tant d’autres... Et ici, contrairement au Rock’n’Soul museum, c’est un lieu mythique qui abrite le musée. Les studios Stax se trouvent en plein milieu d’un quartier surnommé Soulsville, où vivaient un tas d’artistes tels que Aretha Franklin (à quelques rues), ou Memphis Slim (juste à côté) dont la maison tombe d’ailleurs en ruine.

Tout le quartier alentour est délabré et comme à l’abandon. Il faut ouvrir la porte du café à deux pas du musée pour se rendre compte qu’il est ouvert. Quant aux quelques salons de beauté – tous fermés – au carrefour de McLemore & College Street, ils rivalisent de laideur. Les pancartes sont arrachées ou éventrées comme celles de Lake Charles après l’ouragan Rita, mais ici, c’est la misère qui a tout détruit. Et contre ce genre de fléau, il n’y a pas de subsides à la reconstruction dans ce beau pays.

Des subsides, il y en eut heureusement en 2000, pour remettre en état ce studio mythique, 20 ans après qu’il ait été vendu pour 1 dollar à la Southside Church of God in Christ. Ouf ! Le musée a ouvert ses portes en 2003 et sa seule visite vaut le détour par Memphis.

D’abord, la bâtisse qui a retrouvé son cachet originel est très belle. Et l’exposition installée dans les murs-mêmes du studio est merveilleuse.
Il y a bien sûr les sempiternelles tenues de scène des différentes stars de la maison, la Cadillac en or plaqué du « Black Moses » (Moïse Noir) Isaac Hayes, les collections de photos et d’anecdotes, les très nombreux films d’archive et tout ce que nous avons déjà vu ailleurs.
Mais il y a surtout cette musique, parmi les plus belles jamais enregistrées et dont Stax nous fit connaître les plus belles heures. (Ben oui, ... je suis plus Stax que Motown !)
Et puis, on nous retrace ici, mieux que n’importe quel Mormon, l’arbre généalogique de toute la grande famille de la Soul Music. Musique de l’âme, à contenu hautement spirituel. (Si vous avez des doutes, écoutez le « What’s going on ? » de Marvin Gaye, ou assistez à un service du Reverend Al Green, vous risquez de ne pas vous en remettre.)

Stax, c’est l’endroit à Memphis où se rencontrent les musiciens blancs et noirs au début des années 60. À l’abri de toute revendication politique. Réunis par la seule passion de la soul music. Ainsi, les Mar-Keys qui deviendront Booker T & the MGs sont des Blancs dont tout le monde pense qu’ils sont... Noirs ! Leurs prestations scéniques, notamment au moment du lever du rideau provoquent la stupéfaction. Mais c’est finalement le groove et le respect qui l’emportent.

La création du studio Stax coïncide avec l’émergence du mouvement des droits civiques, et son déclin s’amorcera après l’assassinat de Martin Luther King à Memphis en 1968. Ce qui est triste dans cet épilogue, c’est que cet assassinat, véritable traumatisme pour les Noirs américains, aura même raison des amitiés à l’origine de la création de Stax. C’est la fin d’un rêve, désormais considéré comme une utopie. Mais bon, comme on dit, la musique continue.

Une fois de plus, ici à Memphis, on sort de cette visite avec l’impression d’avoir vécu quelque chose d’important.
Après ça, on se refait une petite balade dans le downtown de Memphis, qu’on aime vraiment bien. Et on en profite pour vous montrer quelques photos.

Le soir, on est invités à manger chez Jesse & Mridula. Jesse est le cousin de mon beau-frère Stéphane (le mari de ma frangine). Je l’ai rencontré à leur mariage l’an passé, et comme il habite à Memphis, on s’est dit que ce serait bête de ne pas se voir. Et on a bien fait, parce qu’on a passé une très chouette soirée avec eux.

Ils habitent une très belle maison dans un agréable quartier résidentiel du nord de Memphis. On a de chouettes conversations avec des échanges de points de vue intéressants et ça fait du bien, parce qu’ici, ça ne nous arrive pas vraiment tous les jours. C’est l’occasion aussi de se rendre compte qu’on a plus de choses en commun avec certains Américains qu’avec pas mal d’expatriés, au niveau de ce qu’on pense de la réalité d’ici. Notamment en ce qui concerne l’école, sujet pas toujours évident à aborder depuis qu’on est arrivés en Louisiane.

Après le – très bon – dîner, Jesse nous propose d’aller faire une balade à vélo et skate board dans Memphis, histoire de digérer en mouvement. Et de humer l’air frais et nocturne de la ville. Jesse passe son temps a rouler à skate board, au beau milieu d’axes routiers assez fréquentés, les bras tendus vers le ciel ou devant lui. Hélant tous les passants qu’il croise. Même pas bourré. Juste très content de faire du skate board au milieu de la nuit. Nous, on est vachement plus prudents et on roule le plus a droite possible. D’autant que les bicyclettes d’ici sont dépourvues de phares !

On passe juste à côté de l’ancien magasin Sears de Memphis. Énorme bâtiment industriel de style Art déco aujourd’hui complètement vide et abandonné. Je suis toujours sidéré de voir comme ce pays, fort dépourvu de patrimoine architectural, laisse de tels bâtiments à l’abandon. D’après Jesse, la politique d’ici, c’est de construire toujours plus. On ne retape pas des vieux bâtiments pour en faire autre chose. Certains urbanistes commenceraient à remettre ce principe en question. Car des villes de plus en plus grandes posent des problèmes entre autres de transport et de surveillance policière. Sur ces grandes considérations socio-architecturales, nous laissons Jesse & Mridula aller se coucher, vu qu’ils ont cours demain matin !

« Uneasy rider »
Mercredi 12 octobre 2005

Aujourd’hui, nous avons eu la mauvaise idée de vouloir nous promener à vélo dans une ville américaine que nous ne connaissons pas. Nous sommes arrivés en fin de matinée à la maison de Jesse & Mridula pour prendre les vélos. Et puis, nous avons commencé notre balade.

A peine sortis de la rue très coquette de nos 2 amis, nous nous sommes retrouvés en pleine zone. Taudis alignés, toits en tôle ondulée, mines patibulaires sur le perron, regards suspicieux ou hostiles qui nous suivent, et nous qui faisons semblant que rien de tout cela n’existe... Et d’une rue à l’autre, ça ne change pas des masses. Pourtant, sur la carte de Memphis, ça avait l’air très bien. A un moment, on passe à côté d’un groupe de jeunes qui nous avaient regardé venir d’assez loin. Arrivés à leur hauteur, l’un d’entre eux fait un pas de côté et fait mine de m’envoyer un coup de poing, qu’il retient et fait claquer dans son autre main. Ensuite, un de ses copains envoie une bouteille qui passe à quelques centimètres du nez de Karin. C’est rigolo, non ? Pendant ce temps-là, nous, on s’abstient de tout commentaire (c’est qu’ils sont assez nombreux et plutôt balèzes) et on continue à pédaler. Seule anecdote marrante : une épicerie du quartier avec une enseigne une enseigne qui semble s’adresser aux autochtones que nous avons croisés, et qui fait bien se bidonner les petits francophones que nous sommes.

Les rues mal famées laissent place à des axes plus larges et bruyants, le long desquels on se fait doubler sans arrêt par des voitures et des camions qui nous klaxonnent on ne sait pas trop pourquoi. Pour couronner le tout, il y règne – proximité du fleuve et des marais obligent – une odeur absolument fétide et nauséabonde. On finit tout de même par arriver sans encombre à la destination qu’on s’était fixé : Mud Island (littéralement, l’île de boue, tout un programme...).

Là, on se dit : chouette une île ! À nous la quiétude, le paysage bucolique, la tranquillité ! Eh bien non ! Mud Island est traversée par une autoroute sur laquelle il faut être cinglé pour faire du vélo. Quant aux quartiers d’habitations, ils sont fermés à la circulation pour qui n’y habite pas. Ce qu’il nous reste ? Un chemin qui longe l’autoroute et traverse le parc de Mud Island. Pas vraiment passionnant. D’autant moins que je râle sec et que j’en ai plus que marre de faire du vélo dans cette ville où tout semble avoir été fait pour contrecarrer ce genre d’initiative absurde.


Le seul (!) parc de Mud Island

On ne tarde donc pas trop à rentrer, par un autre itinéraire que celui de l’aller. Plus que des grands axes cette fois-ci. Et si c’est plus sûr, ça pue par contre encore beaucoup plus qu’à l’aller.

« When the music’s over... »
Jeudi 13 octobre 2005

On consacrera notre dernière journée à Memphis à une balade sur South Main Street, le quartier du National Civil Rights Museum, où se trouvent la plupart des galeries d’art de la ville. Très belle rue, dans laquelle passe le tram et où l’on peut admirer les plus beaux bâtiments de la ville. Les galeristes sont très sympas et pas du tout pédants. Ici, on nous accueille en nous proposant de partager un chili con carne, là on taille une bavette pendant une demi-heure, se laissant guider à travers de très belles collections.

Si vous passez par là, on vous conseille deux arrêts : « D’Edge Art & Unique Treasures » (550 South Main) où on a pu apprécier les œuvres d’un jeune artiste assez proche graphiquement de Basquiat, mais dont j’ai oublié le nom. Et l’incontournable « Jay Etkin Gallery », où il fait bon écouter le propriétaire des lieux, charmant et érudit, grand collectionneur de masques africains et peintre dans le civil.
En plus de l’invraisemblable collection de masques, on a bien aimé les œuvres de Johnny Taylor, jeune peintre américain sous grande influence warholienne.
http://www.jayetkingallery.com/

Le soir, on avait prévu d’aller manger à l’Arcade, le plus vieux resto de Memphis qui se trouve dans le quartier. Entre temps, Karin a griffé l’aile arrière gauche de la voiture contre une barrière du parking. Moi, du coup, j’ai tiré la gueule jusqu’au lendemain. Et l’ironie du sort, c’est que 3 semaines plus tard, j’ai complètement défoncé l’aile avant droite de la même voiture, plié la roue et cassé la direction (en tort en plus, et comme un bleu !).

Bref, sur ce coup-là, j’aurais mieux fait d’être médium, ou juste un peu moins con.

Le lendemain, jeudi 14 octobre, on a repris le chemin du retour direction Lafayette, où on a encore passé une petite semaine avant de retrouver notre
« home sweet home » à Lake Charles

David
Commentaires
{ 1 }

Aaaahhh, les aventures de Karin et David au pays de la musique... Qu'en est-il, justement, de votre Home Sweet Home à LC ? Pas tout à fait le début qui était prévu aux States, hein ?

Bon courage pour la suite, on pense à vous !

Maina { novembre 15, 2005 8:32 AM }
{ 2 }

Merci Beaucoup amies! Je sourire, les descriptions de ton visite est tres jolie pour liser en francais. Les photos est tres bien aussi. J'aime "urban decay" et Memphis est un example parfait!

Jesse

Je comprends un peu, mais je lirai plus avec mon dictionairre...

jesse { novembre 15, 2005 12:45 PM }
{ 3 }

Parfois je me demande si vous 'tes partis aux States ou dans le bled... Avant d'aller faire la morale dans le monde entier, ils pourraient ballayer devant leur porte...

Enfin, heureusement, je vois que vous garder toute votre curiosité en éveil et votre humour à portée d'yeux...

Gros bisous à vous deux

catherine { novembre 16, 2005 10:57 AM }
{ 4 }

Bonjour vous 2,

Merci pour la chouette visite guidée qui nous ouvre d'autres perspectives (avec "bushon" mais il n'est pas le seul en cause) ... Je vais de ce pas visiter le site musical transmis.

Vous nous avez manqué tout ce temps. Le retour à "l'école" n'est pas trop rude ?

A + avec image et cette fois avec Nouveau Micro.

Bisous. Babou (et Papy)

babou { novembre 17, 2005 1:54 AM }
{ 5 }

"Aaaaahhh! Enfin. S'agit de reprendre le rythme, mon p'tit bonhomme" (voix de vieil enseignant aigri par 25 années de service en Louisiane).

"J'attends vos exploits prochains sur le site!!"

joe { novembre 17, 2005 6:22 PM }
{ 6 }

Je crois que je vais redevenir plus assidue devant mon pc si vos aventures continuent sur ce mode-là! Profitez quand m'me du beau soleil qu'on voit sur vos superbes photos! Big bizzz

isa { novembre 22, 2005 11:49 AM }
Poster un commentaire

















Memphis-10-14/10/05: http://www.karinetdavid.com/louisiane/memphis/memphis10141005.html