Karin Et David - Louisiane

jeudi, le 29 septembre 2005, 23h16

Rita- suite 22 sept.

p art 2 « A house is not a home »

Jeudi, le 22 septembre 2005

Vers 18 h, on arrive à Shreveport. Karin est crevée : c’est elle qui a conduit pendant ces presque 8 heures... Il y a des choses qui ne changent pas.
En partant, on nous avait dit qu’il n’y avait plus une seule chambre d’hôtel disponible jusqu’au nord de l’Arkansas. Mais nous voulons en avoir le cœur net.

d irection la downtown area, le long de la Red River, bordée des 2 côtés par des casinos. C’est dans l’un d’entre eux qu’on demande pour téléphoner. Un valet se chargera de donner les coups de fil. Partout c’est la même réponse : plus une seule chambre pour les 3 prochaines nuits.

On passe l’entrée du Remington Suites, là ils ont des chambres : la moins chère est à 200 $ la nuit. Petit déjeuner compris ?

On se prépare à devoir dormir dans la voiture. Puis on cherche aussi à téléphoner. On atterrit dans un MacDo, où, faute de téléphone, je mange un burger. Et des frites.
Puis, on s’arrête à une pompe Exxon (remember Alaska ?), où une vendeuse décide de donner quelques coups de téléphone pour nous. Elle appelle la police pour savoir s’il existe des solutions d’hébergement pour les évacués. Elle me donne ensuite le combiné et j’explique notre situation à la policière en ligne. Puis je lui demande s’il existe un « shelter » (refuge ou abri) à Shreveport pour les gens qui comme nous n’ont nulle part où dormir. Ou même un parking sûr, qu’elle pourrait nous conseiller, dans un quartier pas trop craignos de la ville. Elle me demande de patienter 5 minutes, presque surprise par ma requête. Au bout des 5 minutes, elle me dit qu’on peut aller à l’Expo Hall de Shreveport. C’est une grande halle d’expositions au centre de la ville. Juste à côté du casino Hollywood, où nous étions quelques heures plus tôt.

On s’y rend donc fissa, soulagés par cette perspective d’hébergement. Le parking de l’Expo Hall est quasi désert. Il y a 2 ou 3 volontaires de la Croix Rouge qui discutent devant. Nous allons vers eux et nous présentons. Ils nous demandent directement qui nous a dit de venir ici. Visiblement, nous sommes les 1ers et ils ne sont pas encore prêts pour l’accueil ou le logement. La grande halle est tout à fait vide. Et l’idée de dormir dans cet immense hangar ne nous plaît même pas à moitié... Nous suivons une des responsables qui nous propose d’utiliser le téléphone dans son bureau. Elle a entendu parler de l’un ou l’autre hôtel qui aurait encore des chambres libres. Fausse alerte. On lui dit ce qu’on nous a déjà dit plus tôt. On va griller une clope dehors avec une volontaire de la Croix Rouge qui nous réconforte en nous disant : « Lake Charles ? Pfffff... y a plus rien là-bas ! Tout a été soufflé ou inondé. »

A un moment, un autre volontaire vient nous dire qu’il va nous emmener à l’autre « shelter », de l’autre côté de la ville. Celui où sont installés tous les évacués de la Nouvelle Orléans, depuis Katrina. Parce que celui où nous sommes est prévu pour les 800 évacués du Texas qu’ils attendent à partir de demain matin. Et puis, là, ils ne sont pas prêts et ils n’ont pas besoin de l’aide que nous leur avons proposée.
Bref, on est repartis et on arrive au Hirsch Coliseum. Après une recherche sur Google, j’ai appris qu’Elvis a joué ici, un jour. L’ambiance devait y être bien différente que celle qui y régnait ce soir.

A notre arrivée, vers 21 heures, notre voiture est arrêtée à un premier poste gardé par des militaires en uniforme armés jusqu’aux dents. Notre guide explique qui nous sommes, et le militaire nous dit d’avancer jusqu’au poste suivant après lequel nous pourrons garer notre voiture. Au poste suivant, nous demandons à un autre militaire si, une fois inscrits, nous pourrons ressortir du site. Parce que vu le decorum, il y a lieu de se poser la question. Il nous regarde en souriant et répond : « Oui, oui ! Bien sûr ! Vous n’êtes pas des prisonniers ! » Ça fait chaud au cœur d’entendre ça...

On gare la voiture juste derrière le 2e poste. Histoire de dissuader tout braqueur de nous la piller. Parce que ça aussi, ça arrive, comme nous le dira une dame à l’accueil, un peu plus loin. Ici, changement total de décor. Le long du parking, il y a un zoo, reconverti en refuge pour les animaux domestiques des famille évacuées. La grille surmontée du panneau « Zoo », les allées et les cages, surtout, peuplées de caniches, yorkshires et cockers, les autres de chats. Et ces gens qui se promènent de cage en cage. Le concert d’aboiements... Tout cela est vraiment surréaliste.

On continue à avancer vers le Hirsch Coliseum, une sorte de stade couvert, comme les dômes aperçus à la télévision ces dernières semaines. Les dernières notes d’un concert parviennent à nos oreilles. Il est clair qu’ici plus qu’ailleurs, les gens ont besoin de se changer les idées. Et des gens, ici, il y en a partout. Comme s’il y avait un festival.

Nous entrons dans le Coliseum pour nous inscrire comme évacués.
À l’entrée, nous sommes fouillés. Nos sacs aussi. Et nous passons au détecteur de métaux. Un panneau nous informe que l’alcool, les drogues et les armes sont interdits à l’intérieur. Ainsi que les appareils photo. La misère n’est pas photogénique aux États Unis d’Amérique.

Nous sommes rapidement accueillis à une sorte de guichet par 2 dames très gentilles. Elles notent nos noms, prénoms et adresse, nous demandent si elles peuvent diffuser nos identités en ligne, histoire que les gens sachent qu’on est sains et saufs. Elles nous attachent des bracelets mauves autour des poignets. Dessus, il est écrit «State Fair of  Louisiana ». Un festival, je vous disais. Et puis, on nous donne aussi un flacon de « Hand sanitizer », une espèce de savon à utiliser sans eau, qui tue (selon l’étiquette) 99,99% des germes. Un truc sans équivalent chez nous. Qu’est-ce qu’on est sales en Europe, quand même...

Une fois inscrits, on commence à visiter ce qui devrait être notre abri. Dans les couloirs courbés, glauques et interminables, on croise des hordes de gens hagards qui errent littéralement. Presque tous sont noirs. Ils se promènent en short ou en pyjama. Certains regardent les télés allumées çà et là. D’autres sortent des douches. Ou des chiottes. Tous semblent perdus. Beaucoup pètent les plombs. On assiste à une crise de nerfs. Un enfant de 11 ou 12 ans qui hurle, sanglote et fait des moulinets avec les bras dans tous les sens. On entend également les hurlements d’une jeune femme au détour d’un autre couloir. On croise des vieillards qui parlent tout seuls. Tout le monde porte le même bracelet mauve. Tous les 10 mètres, à peu près, il y a des militaires en armes assis sur des chaises. Devant les dortoirs, les douches et les toilettes, par exemple. La plupart discutent ou se racontent des blagues.

Les couloirs forment une grande ceinture autour du Coliseum, ce dôme qui est depuis quelques années le siège de toutes les foires, fêtes, concerts et festivals de la région.
La salle est très haute, entourée par des gradins où l’on peut asseoir au bas mot 10.000 personnes. Mais personne n’est assis dans les gradins. Les évacués logent en bas, sur le parterre. Celui-ci est jonché d’îlots. Des groupes de matelas, où sont empilés tout ce que chaque famille possède encore. Vêtements, caisses, chaussures, jouets. Des télévisions aussi, presque toutes allumées. Il y a des gens qui dorment. Sous les rampes de projecteurs à la lumière froide. D’autres sont allongés torses nus, devant la télé, comme s’ils étaient dans leur salon. Nul n’a plu droit à la moindre pudeur ou à la moindre intimité. On aperçoit un groupe de gens qui plaisantent et qui éclatent de rire. Nous, on est médusés. Et on n’arrive pas à se projeter dans cette réalité. Un garde nous aperçoit, il s’est rendu compte de notre désarroi et nous conseille d’aller visiter un autre dortoir qui vient de s’ouvrir dans le pavillon des Expositions. Mais là-bas aussi, c’est le même principe. Si nous devons dormir ici, ce sera dans notre voiture, rien qu’à nous deux. On se sentira plus à l’aise, et on ne nous piquera rien.

Au « shelter », on peut téléphoner gratuitement. Il y a des tables à l’extérieur. Sur chacune d’entre elles, il y a une dizaine de téléphones. Les gens nettoient le combiné avec le produit tueur de germes avant d’appeler. Nous pas. On parvient, au bout de quelques tentatives à atteindre Nancy & Thierry, des amis belges de Lake Charles.
Eux aussi sont arrivés à Shreveport. Ils nous disent tout de suite qu’ils vont venir nous chercher au « shelter » et qu’ils vont trouver un endroit où loger ce soir. Ils nous donnent leur adresse et nous leur disons que nous allons les rejoindre. Nous avons une carte de Shreveport. Soulagés et toujours sous le choc, nous allons signaler notre « check out » à l’accueil, 2 heures seulement après nous être inscrits. C’est ce qui s’appelle avoir le cul dans le beurre. On est vraiment vernis. Et on a rarement eu l’occasion de s’en rendre compte comme ce soir.

Nous retrouvons Nancy, Thierry, leurs 3 enfants, leur 2 neveux et les parents de Nancy chez Bénédicte, une prof belge qui est depuis 5 ans à Shreveport.
Il y a aussi un couple de Catalans, Juan & Anna, des amis de Nancy & Thierry, qui sont partis de Sulphur (juste à côté de Lake Charles) ce matin. Bref, nous sommes 14 dans le salon d’un appartement de célibataire, avec une chambre et une salle de bains.
Nous n’allons pas rester là : Juan & Anna connaissent des Espagnols qui peuvent nous recevoir chez eux ce soir. Ou plutôt : qui ont accepté d’accueillir Nancy, Thierry et les 3 enfants pour cette nuit. Nous ne sommes pas prévus. Et vraisemblablement pas souhaités vu l’accueil glacial et carrément hostile qui nous est réservé sur place.

« Mi casa no es tu casa »

Les 2 bonshommes qui vivent là refusent de répondre à nos bonsoirs ou de nous serrer la main. Ils se contentent de nous dévisager avec méfiance et désapprobation. Leur porte est ornée de photos de la famille royale espagnole. On a dû leur dire que nous étions républicains.
Ils entrent dans d’interminables palabres avec Juan & Anna. Et même si aucun de nous ne parle espagnol, nous comprenons assez vite que nous ne sommes plus les bienvenus. Nous continuons à installer nos affaires dans le salon très vaste de cet appartement bien peu hospitalier. Les 3 enfants dorment déjà, épuisés par leur périple, sur un matelas 2 places. De temps en temps, Juan ou Anna nous « briefe » quant à la teneur des débats. Les Espagnols étaient d’accord pour 5 et juste une nuit, mais en aucun cas pour 7. Pourtant, dans leur salon-salle à manger, on pourrait aisément loger à 15, sans bouger le moindre meuble. C’est dire comme ils sont de bonne foi. Enfin, ils en font une question de principe. Et se moquent des circonstances qui nous ont amenés ici. Et puis si nous restons, ils veulent savoir exactement quand nous partons.

A la fin des débats houleux, nous pouvons rester. Ça tombe bien, plus aucun de nous ne tient encore debout. Nous décidons de ne pas prendre de douche, pour ne pas réveiller la 3e locataire qui dort déjà. Et nous nous couchons habillés sur nos matelas pneumatiques. Avant l’extinction des feux, un des colocs vient nous dire que l’eau du robinet est potable et très bonne. Histoire qu’on n’ait pas l’idée saugrenue d’alléger un des 3 galons (12 litres) d’eau minérale que contient son frigo. Une demi-heure plus tard, la colocataire endormie viendra nous observer comme des bêtes curieuses.

Le lendemain matin vers 7 heures, elle parle bien fort pendant tout le petit déjeuner, histoire de bien nous empêcher de dormir. Pas besoin de parler espagnol, pour comprendre qu’elle parle de nous et que cette situation lui déplaît souverainement.
Avant de partir, un des gars dit à Thierry (déjà réveillé) qu’il est hors de question qu’il nous laisse une clé de l’appart’ pour la journée. Il dit qu’il ne nous connaît pas et qu’il n’a pas confiance en nous. Il nous dit que nous devrons attendre qu’il revienne de l’école à 15 heures 30, pour foutre le camp de son appart’.

Chouette ! En une nuit, on est passés du statut d’évacués à celui d’otages.
On va en avoir des choses à raconter à nos petits-enfants.
Une belle leçon de philanthropie, en tout cas...

On se douche en vitesse. On petit-déjeune. On remballe tout. On remet tout dans les voitures. On demande au gardien du complexe de refermer la porte à clé. Et on se casse. Ah ! On a aussi laissé une lettre avec écrit : « Gracías ! » dessus, sur la table du salon. Parce que je sais pas comment on dit en espagnol : « Je vous emmerde ! Vous pouvez tous crever la gueule ouverte dans le caniveau, je m’en tape ! » Ou alors parce que je ne suis pas comme ça. Parce qu’on est tous des gens polis et gentils.
Et puis, quand même... après une nuit comme ça, « Gracías ! », c’est plutôt la classe, non ?

David
Commentaires
{ 1 }

Si c'était pas la réalité on aurait l'impression de lire un mauvais roman de gare! Tous les ingrédients y sont. L'évacuation, l'armée, les refuges, les gentils français, les méchants espagnols,...

Le seul point positif c'est que David ne doit pas aller bosser. Mais est il payé quand m'me?

Elmarek { octobre 1, 2005 4:26 PM }
{ 2 }

waouh ! en lisant la fin de ton récit on en oublie le début !

bon courage à vous 2 et à vos amis

François

DarkVlad { octobre 1, 2005 5:28 PM }
{ 3 }

Courage les amis!

En lisant tout ceci, je me dis que j'aurais p? le vivre et c'est effrayant...

E viva Espana... :-s

Bisous

Carole

Carole Debois { octobre 2, 2005 1:13 AM }
{ 4 }

misère!!!!

Je vous souhaite que tout s'arrange.

Je pense à vous et à vos amis là-bas.

Bizoux

isa { octobre 2, 2005 2:33 AM }
{ 5 }

Je ne vois rien d'intelligent, de judicieux ni de spirituel à ajouter à ce récit proporement hallucinant!

On pense à vous

Bon courage

Bises

Lionel et Irène

ombremor { octobre 2, 2005 4:50 AM }
{ 6 }

J'espère que de nous savoir accrochés à votre plume, cela vous donnera du courage. Tenez bon et à tout bientôt.

Christine

christine { octobre 2, 2005 8:26 AM }
{ 7 }

Ben on s'attendait à ce que le récit de vos aventures étatunièsques soit assez mouvementé mais là on en reste tous babas. Certains enfants de la classe ont été sur le site la semaine dernière pour préparer une petite lettre à David et ... ils sont revenus à leur place à disant : "David, il raconte toujours autant de bétises en Français qu'en Néerlandais !" et il n'a pas été simple de les persuader que David ne se moquait pas d'eux ! Bon courage à vous deux !

Alain et les lézards bleus { octobre 2, 2005 8:29 AM }
{ 8 }

et bien david je suis hallucinee de voir qu'un pays comme les etats unis ne soit pas mieux organise pour aider les refugies

annette looze { octobre 2, 2005 10:45 AM }
{ 9 }

La réalité dépasse la fiction; vous nous apportez une image séduisante de la plus grande pseudo-démocratie. C'est avec passion que je lirai la suite de Tintin et Rita. Courage! Je pense à vous. Gros Bisous HENRI.

henri { octobre 2, 2005 12:32 PM }
{ 10 }

Ah bon, c'était donc vrai tout ce que tu m'avais raconté?

Fais gaffe quand m'me à ce que tu dis sur les Espagnols!!

Juan Ortega { octobre 2, 2005 1:25 PM }
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