Karin Et David - Louisiane

jeudi, le 18 mai 2006, 17h00

De Célestin Freinet à Pol Pot

v u que le temps presse et qu’on est quasi sur le point de rentrer.
Vu que les plages horaires qu’il me reste pour vous parler de quoi que ce soit sont de plus en plus réduites.

Vu que j’ai, en fin de compte, relativement peu parlé de l’école ici.
J’ai décidé de vous parler de l’horaire de mes charmants bambins à l’école. Histoire – qui sait - de vous donner une idée plus précise de ce qu’est cette merveilleuse institution scolaire, ici en Louisiane.

c ommençons donc par le commencement.
Ici, les élèves se lèvent littéralement avec les poules. En effet, ils doivent (tout comme moi) arriver à l’école entre 7 heures 10 et 7 heures 30. Ça tombe bien : ici, le soleil se lève à cette heure-là pendant presque toute l’année. On est près des tropiques, il faut bien que ça serve à quelque chose. Et puis, les bambins sont tellement heureux d’arriver le matin à l’école. Il faut voir pour le croire le sourire qu’arborent la plupart d’entre eux lorsqu’ils passent la porte de ces temples du savoir.

Sitôt arrivés par bus scolaire jaune ou via le remarquable drive-thru devant l’établissement – avec ses portiers émérites qui ouvrent et ferment chaque portière, avec le sourire bien entendu, mais je digresse, je digresse...

Sitôt arrivé, donc, le bambin a plusieurs choix.
Il peut aller prendre le petit-déjeuner à la cafétéria. Petit déjeuner digne de ce que l’on sert dans les meilleures enseignes « fast-food » qui ont fait la gloire de l’art culinaire américain. Le bambin – noir 9 fois sur 10, et souvent issu de milieux défavorisés – peut donc déguster des chicken nuggets, un taco, un pain saucisse, un burger (sans le bun), du pain perdu imbibé de sirop d’érable, de la « breakfast pizza » (si, si) ou des frites. Tout en buvant du lait ou du cacao enrichis d’hormones. Il pourra, en guise de dessert, s’engouffrer un donut ou un biscuit chocolaté. Histoire d’être sûr de tenir jusqu’à la récré.
Lorsque son bus est en retard, le gamin qui entrera dans la cafet’ 5 minutes avant l’heure de début des cours, pourra en prime s’avaler tout cela en 4 minutes et demie.
Parce qu’ici, on ne rigole pas avec l’horaire. Time is money, you know.

L’enfant qui ne prend pas le petit déjeuner à l’école – qui est donc souvent plus blanc que le premier cité, et plus riche – a trois options qui s’offrent à lui. Selon l’âge qu’il a et la classe dans laquelle il est.

S’il est tout petit, entre 4 et 6 ans, il doit se rendre à la garderie pour aller regarder des dessins animés à la télévision. Quel beau spectacle que celui de ces bambins littéralement happés par des divertissements familiaux de grande qualité. Ils sont assis par terre en tailleur, l’uniforme impeccable, le minois levé et éclairé par la douce lumière du téléviseur. Ils ne disent rien et ils n’ont pas intérêt. Aucun bavardage n’est toléré, et dès le matin, c’est la retenue qu’on risque.

Si l’enfant a entre 7 et 11 ans, il va s’asseoir en rang d’oignons à la cafétéria ou sur un banc sous le préau pour lire un livre. Là aussi, c’est dans le silence complet qu’on s’assied et qu’on prend aussitôt de quoi lire pour s’y plonger. Ton meilleur ami est assis en face de toi ? Fais comme s’il n’y était pas. Et lis. Non mais...

Quand la sonnerie retentit, chacun prend l’itinéraire le plus direct pour se rendre dans sa classe. Dans la classe, on s’assied à sa place, sans faire de bruit. Et... on lève les yeux pour regarder l’écran de télé. On peut y lire les consignes de travail pour les activités de routine du matin. Au passage, l’instit’ économise une bonne dose de salive et d’énergie. Et puis, comme ça, chacun sait ce qu’il doit faire !
Parfois, ces activités rituelles du matin sont interrompues par des annonces micro diffusées dans toute l’école. De temps en temps, c’est un élève qui nous dispense la bonne parole, un peu comme à l’église. Ainsi, on apprend pourquoi il vaut mieux être gentil que méchant. Travailleur que paresseux. Honnête que fourbe. Tout cela est – vous vous en doutez bien – défendu avec fougue et conviction par ces enfants orateurs investis d’une mission qui les interpelle à coup sûr quelque part au niveau du vécu.
Après les discours, tout le monde se remet au travail.

Une fois la routine passée, il est presque 10 heures. On a fait le « pledge » (voir post précédent), et c’est en petit patriote exalté qu’on va pouvoir goûter aux joies intenses de la récré.
Mais attention : il faut d’abord vérifier le « drapeau de pluie » dans le couloir.
S’il pend, c’est qu’il a plu hier ou même il y a deux jours, ou qu’il risque de pleuvoir très bientôt. On risque de marcher dans la boue et de tout dégueulasser. Et ça, c’est pas très très bien. Alors on reste assis en classe et ... on regarde la télé. Si on veut, on peut aller s’acheter un snack à un des distributeurs de chips, cahouettes, pop corn ou snickers, etc. Histoire de faire descendre le petit déj’ décrit plus haut.
Si le drapeau est enroulé, ça veut dire... ça veut dire qu’on peut aller jouer dehors !
Ici, la récré, c’est la terre promise. Et pour cause : à partir de 10 ans, les enfants n’en ont qu’une par jour. Qui dure 10 minutes. Les 6 à 9 ans en ont une deuxième l’après-midi, même durée. Les veinards...

Pendant la récré, on peut courir et crier comme des fous sur la pelouse entre le parking et la grand-route qui passe devant l’école. C’est super. Sauf quand on est puni, parce qu’on a parlé au petit déj’. Ou dans le rang. Ou en classe. Alors on doit rester debout contre la clôture et regarder les autres jouer. Mais en fait, on est pas tristes, parce que c’est pour notre bien tout ça.

Après la récré, on passe en groupe aux toilettes. On a 3 minutes pour y faire ce qu’on doit y faire. L’instit’ surveille et houspille les troupes. On peut plus y aller tout seuls aux toilettes. Il paraît que c’est à cause d’élèves qui ont essayé de refaire la déco des chiottes façon Lascaux. À la peinture à doigt. Même que c’était pas vraiment de la peinture, à c’qui paraît.

Puis, on rentre en classe pour bosser jusqu’à midi.
Si vous suivez, entre 7 h 40 et midi, on a bossé 4 heures et 10 minutes en silence et on a eu 10 minutes de récré. C’est beau la vie, non ?

À midi, on va manger. Le menu est en général assez proche de celui du matin, mais les portions sont plus copieuses : hamburger frites, pizza, poulet frit, saucisse, nachos et fromage fondu... parfois quelques légumes pour faire joli. C’est le seul vrai break de la journée, et alors on cause on cause... Parfois on cause tellement qu’on en oublie même de manger.
Quand on s’en rend compte, il est en général trop tard. La pause déjeuner ne dure que 25 minutes. Cela dit, si on crève la dalle, c’est pas très grave. Après le déjeuner, on a le droit de s’acheter des snacks au distributeur.
Et juste après le déjeuner... on rentre en classe ! Après tout, on n’a rien foutu pendant 25 minutes ! Le prof accompagne bien évidemment sa classe à la cafétéria, ce qui veut dire qu’il n’y a absolument aucune pause déjeuner pour lui.

L’après-midi, on est reparti pour 2 h 40 de boulot, avec 10 minutes de récré, si on a la chance d’avoir moins de 10 ans. Certains jours, les enfants ont cours de musique, d’art ou de gymnastique pour une petite demi-heure. En musique, on apprend à chanter des chansons patriotiques, comme celles qu’on chante après le pledge. La dernière en date, c’est celle-ci :
en version Quik-time
ou en version mp3
On joue aussi de la flûte en plastique, et on regarde pas mal la télévision. La vie des grands compositeurs et tout ça.

En art, les réalisations sont plutôt jolies, mais le problème, c’est le temps. Donc on travaille surtout à base de gabarits, et tous les travaux finissent par se ressembler. Et le degré d’expression avoisine le zéro.

En gymnastique, on s’assied par terre dans la salle de gym, face à ... un grand écran de télé ! On a que 25 minutes de cours, donc pas question de changer de tenue. Et vu qu’on ne se change pas, pas question de trop transpirer non plus. Le « coach », tel qu’on l’appelle ici, appuie sur la touche PLAY du magnétoscope. Et on fait les exercices de stretching, d’échauffement et d’assouplissement tels qu’ils défilent à l’écran. Parfois, le coach désigne un enfant qui doit montrer l’exercice aux autres. On regarde aussi des vidéos sur les procédures à suivre en cas d’ouragan ou d’incendie. Un « safety program » qui couvre quelques semaines de cours chaque année. Bref, le professeur d’éducation physique est loin d’être un éducateur et a une condition physique assez déplorable. Pensez, le pauvre ne peut même pas s’asseoir ou s’agenouiller par terre. On lui a demandé de le faire pour une photo de classe et il a dû renoncer. Mais les enfants l’adorent, c’est déjà ça. Et puis, c’est un homme pieux : sur le site officiel de mon école (publique, je précise), il parle de ses passions. Dieu, l’église et la prière. Entre parenthèses, c’est rigoureusement interdit et anticonstitutionnel aux Etats-Unis de parler de religion à l’École Publique. Mais pas en Louisiane, en pleine Bible Belt, il faut croire. Vu que le coach emmène même une série d’élèves chaque année pour le Prayer Day. Et qu’une autre collègue distribue parfois des bibles à ses élèves, dont certains sont ... musulmans. Mais bon, ils sont pas obligés de la lire non plus. Puis, ça se revend.

Après la petite trêve musicale, artistique, ou « sportive », on retourne en classe.
Enfin, ceux qui sont encore là retournent en classe. Parce que chaque jour ou presque, je reçois un ou plusieurs coups de téléphone pour m’annoncer qu’untel doit prendre ses affaires et aller au secrétariat où quelqu’un l’attend pour le ramener à la maison. Ils appellent ça un check-out ici. En théorie, c’est fait pour les enfants malades. Donc il y en a toujours qui dès le début de la journée se plaignent de douleurs au ventre, aux oreilles ou aux cheveux. À ce moment-là, on doit les laisser téléphoner à la maison.
En général, les parents ou grand-parents gobent l’alibi de sortie et viennent chercher le marmot dans la demi-heure. Ça, c’est le premier cas de figure. Le deuxième est beaucoup plus courant : une mère d’élève a rendez-vous chez le coiffeur à 2 heures, un père d’élève sort du car wash à la même heure, tous deux se disent que c’est vraiment trop bête de ne pas en profiter pour passer prendre le marmot qui est à l’école juste à côté, un peu plus tôt. Surtout que tout à l’heure, il y aura probablement plus de trafic. Alors, ils passent au secrétariat et le tour est joué. Aucune de ces absences n’est jamais motivée et ce n’est pas nécessaire. Ça en dit long sur la manière dont on considère le métier de prof et sa pertinence ici. Et dont on considère l’école tout court.
Cela dit, je ne les blâme pas, ces mômes qui veulent rentrer plus tôt. Je ne sais pas trop comment j’aurais vécu ça à leur âge.

L’école en Louisiane n’est donc pas vraiment un lieu de vie.
Ou alors c’est une drôle de vie qu’ils mènent ici.
C’est un lieu déshumanisé et désocialisé.
C’est un lieu où on expose davantage les enfants à la propagande et au conditionnement, qu’à la connaissance ou à l’esprit critique.
Ça en fait un lieu assez triste, morne et mort. Et les panneaux aux couleurs criardes, les smileys sur les portes ou les micro-fêtes à la con n’y changent absolument rien. C’est pire, comme un gros maquillage pétant sur la tronche d’un clown dépressif.
C’est pas rose bonbon, c’est rose prozac.


Pour utiliser la formule d’un prof (américain) de Lafayette, les écoles d’ici sont des usines à fabriquer des maniaco-dépressifs. C’est donc assez triste, mais parfois ça mène à des situations absurdes. Donc drôles.

Un jour, pendant une activité de conversation, une gamine dit qu’elle a vu une autre élève de ma classe du fond de son jardin. Elles parlent alors toutes deux de l’endroit où elles vivent. Et se rendent compte qu’elles sont voisines. Et ce depuis à peu près toujours. À noter qu’elles sont dans la même classe depuis la maternelle, et qu’elles ont aujourd’hui 9 ans.
C’est un peu comme l’histoire du couple Martin dans « La cantatrice chauve » de Ionesco. Mais en vrai.

Ça fait sourire, mais ça fait un peu peur aussi, non ?

David

De Célestin Freinet à Pol Pot: http://www.karinetdavid.com/louisiane/skool_daze/de_celestin_freinet_a_pol_pot.html