Karin Et David - Louisiane

mardi, le 21 février 2006, 16h34

“I walk the line”

a 3 mois de la fin de l’année scolaire, il est temps que je commence à vous parler de l’école, telle que je la vis ici. J’essaierai de ne pas rentrer dans trop de détails anecdotiques, histoire de ne pas saoûler les non-enseignants, lecteurs de ces pages.
Régulièrement, j’essaierai de vous parler d’un aspect, d’un rituel ou d’une pratique scolaire d’ici, qui m’aura amusé, choqué, outré ou éberlué.
Et croyez-moi, il y aura matière à écrire!

j ’ai décidé d’ouvrir les festivités avec un élément primordial et central de l’organisation des écoles louisianaises: la ligne.
Terence Malick vous a parlé – dans un excellent film éponyme – de la ligne rouge. Stephen King vous aura fait flipper avec la ligne verte. Quant à moi, je vais humblement tenter de vous divertir avec la ligne jaune.

Celle-ci, comme dans certains de nos hôpitaux, fait le tour de l’école.
Elle est tracée au milieu de tous les couloirs (en général dégoûtants, mais cirés et brillants). Un panneau, au début et à la fin de chaque couloir, rappelle qu’on doit marcher à droite de la ligne. Un autre nous informe qu’on est dans la “Quiet Zone”, qu’aucun bavardage ou babillage n’est toléré, et qu’on ne peut pas non plus embêter ses copains. Mais que peut-on donc faire, me demanderez-vous?

On peut faire la ligne.
On se range en file indienne le long de la ligne, en fait le plus près possible de celle-ci, parce qu’on ne peut pas non plus toucher les murs.
En ligne, on regarde droit devant soi pour ne pas croiser de regard, et ne pas être tenté par le démon du bavardage. On respecte les distances avec la personne qui précède, histoire de ne pas effleurer son enveloppe corporelle.
On veille à avoir un uniforme impeccable et surtout, à avoir le polo rentré dans le pantalon, histoire que la ceinture soit visible.

Et puis, lorsque la voix du Maître lance un “Avancez!” (en français dans le texte) ou un “Go!” (tellement plus concis et efficace), la ligne se met à avancer.
Il faut alors trouver son rythme et s’y tenir. Jusqu’à la prochaine porte. Ou jusqu’à ce que le Maître, pour quelque raison que ce soit, en décide ainsi.

Et c’est comme ça que les Maîtres, bergers bienveillants, mènent leurs troupeaux d’élèves, agneaux dociles, à travers ces tristes couloirs, mornes pâturages de ma petite école du sud-ouest de la Louisiane.

Cette ligne-là n’est pas a prendre à la légère : elle est le mètre-étalon de la compétence des enseignants d’ici.
Vous avez une belle ligne, bien droite et silencieuse. Sans aucune tête qui dépasse.
Et vous illuminez les couloirs à chacun de ses passages.
Une formidable réputation vous est désormais acquise.
Et on n’aura jamais besoin d’en savoir plus sur votre boulot, ou sur ce qui se passe dans votre classe (pfff... des détails tout ça), pour savoir que vous êtes le meilleur enseignant qu’on puisse espérer.
Au pays de toutes les libertés, instituteurs et matons partagent le même savoir-faire : celui de la ligne droite et des rondes silencieuses.

[left} [/left}Et ce n’est hélas pas le seul point commun que l’école a avec la geôle.
(Comme vous aurez l’occasion de vous en rendre compte dans mes prochains textes)

Je terminerai cette bafouille en vous disant que, oui, j’ai une des lignes les plus admirablement droites et silencieuses de l’école.
Et que du coup, je jouis d’une insouciance et d’une liberté énormes dans ma classe, vu que ce que j’y fais n’intéresse personne.
Mes élèves exceptés, je l’espère.

David

“I walk the line”: http://www.karinetdavid.com/louisiane/skool_daze/i_walk_the_line.html