Karin Et David - Louisiane

mardi, le 4 avril 2006, 18h05

Parental Advisory - Explicit Content

c e slogan vous dit peut-être quelque chose.
Le logo sur lequel il apparaît achèvera sans doute de faire tomber votre franc.
Mais oui, c’est cette petite vignette qu’on voit sur tout disque où une personne peu fréquentable et à l’influence néfaste voire dévastatrice, s’apprête à corrompre nos têtes blondes ou à choquer les gens comme il faut que nous sommes.

c ette vignette a été créée en 1984 par le PMRC (Parents Music Resource Center), institution américaine qui défend la censure, co-fondée par Tipper Gore, femme de son « oh-so-progressive » Al de mari, ancien vice-président démocrate.
http://en.wikipedia.org/wiki/Tipper_Gore

Pourquoi je vous parle de cela, dans un post qui parle de l’école au pays de toutes les libertés – avec tout au sommet, celle de l’expression ? Et bien, justement pour vous parler de mon expérience de la censure dans cette belle institution de ce beau pays.
A priori, il faudrait coller cette vignette sur tout ce qui rentre dans l’école, avant d’être soumis à quiconque, adulte ou enfant. Tout est suspect, et la crainte de soumettre aux enfants un matériel « licencieux » ou non-conforme à la bigoterie ambiante entraîne une paranoïa inconcevable.

Mais bon, venons en aux faits, que diable ! (biiiiiiiiiip !)

Il y a quelques semaines, un collègue français me rapporte qu’il a surpris une des ses élèves occupée à effacer des mots au tipp-ex dans un livre emprunté à la bibliothèque.
Interloqué, il la somme d’abord d’arrêter de souiller ledit bouquin. La gamine lui rétorque : « Mais monsieur, il y a des gros mots dans le livre ! Et je dois les effacer ! »
Après examen du bouquin, la page en question contient en effet le mot «hell», qui veut dire « enfer » et est considéré comme grossier dans certaines expressions. Mon collègue en parle directement à la bibliothécaire qui lui confirme la version de la gamine. Les enfants sont autorisés et même encouragés à jouer les censeurs, à chaque fois qu’ils rencontrent une de ces infamies lexicales.

Les bouquins en question, ne vaudrait-il mieux pas les brûler ? Ainsi amputés de certains mots, leur lecture devient ardue. Et les gosses – naturellement curieux – qui les auront entre les mains n’auront qu’une envie : gratter le tipp-ex et corrompre leur petit esprit... Pour finir où, justement ? Je vous le demande.
Dans un pays où de nombreuses universités suppriment les fonds à la recherche en génétique pour quiconque aurait une démarche darwinienne et s’éloignerait du créationnisme chrétien, ça sent un petit peu l’Inquisition et le Moyen Age, non ? Et ça fait un peu peur...

Donc, un tuyau, si vous voulez devenir auteur international pour enfants, évitez d’utiliser le mot enfer, au propre ou au figuré, de parler du diable ou de quoi que ce soit d’infernal. Nos petits anges blonds ont soif de paradis et de bisounours qui dansent sur les arc-en-ciels en buvant du Coca Cola et en mangeant des chamallows. Shiny happy people...

Evitez aussi à tout prix d’utiliser le verbe “to hate” (détester) jugé grossier parce que très négatif. Ici, on ne parle que de ce qu’on aime et on positive à tout va.
J’ai pu le constater dès la maternelle où c’est une des règles de vie en classe. (J’ai fait un remplacement en maternelle, il y a deux semaines)
Le plus drôle, c’est que des mots comme ça, il y en a plein. Mais je ne vais pas vous en faire la liste. Anecdote suivante.

Un après-midi hélas semblable à beaucoup d’autres, j’observe avec curiosité un petit manège pourtant discret dans ma classe. Les enfants sont occupés à lire en silence. Mais certains d’entre eux sont plus agités que d’ordinaire. Ils se passent discrètement un bouquin vraisemblablement très intéressant. Et la liste d’attente semble bien longue. Et l’enthousiasme impressionnant. Je les laisse faire et remarque au passage que le bouquin est une mini-encyclopédie Larousse surannée, qui doit dater du début des années 80. Rien de très excitant à priori, même si j’ai déjà une petite idée.
La fin des cours retentit, les rats quittent le navire. Et moi, je prends le bouquin en question dans la bibliothèque et je commence à le feuilleter. Je tombe rapidement, sur des pages avec des illustrations de personnages dénudés (Oh my God !) ou alors complètement «tout-nus-à-poil-on-voit-tout» ! (Vade Retro !) Ben oui, dans une encyclopédie, il y a toujours deux ou trois pages sur le corps humain, et puis aussi sur les hommes préhistoriques qui vivaient déjà avant qu’on ouvre le premier H&M (je sais : c’est dur à imaginer.)
Sur toutes ces pages bourrées de la pornographie la plus abjecte, un de mes petits censeurs en herbe a entouré toutes les foufounes et tous les pilou-pilous. Eh oui... dans ma classe, le tipp-ex est interdit !

Vous me direz, pas de quoi fouetter un chat... Moi-même, je me rappelle m’être bien bidonné en ouvrant chaque nouveau dictionnaire aux pages du milieu en primaire. Et puis, un peu plus tard, on cherchait plein de gros mots aussi, histoire de voir s’ils s’y trouvaient. (Ça faisait un bon argument : «D’ailleurs, c’est au dictionnaire!»)
Donc en gros, les gosses d’ici sont comme ceux de chez nous.
Pas tout à fait pourtant. Imaginons un instant qu’un de mes chérubins outré ou amusé rapporte l’anecdote à la maison. Moi, je risque de grosses grosses emmerdes. Genre conférence avec les parents. Ou conseil disciplinaire. Sans rire... Je suis supposé me porter garant d’absolument tout ce qui se trouve dans ma classe.
On pourrait m’envoyer à la tronche : «Mais monsieur, il fallait éplucher et lire chacun de ces 500 livres qui sont dans votre bibliothèque ! Quoi ??! Vous ne l’avez pas fait ?!»
Donc, j’ai retiré le livre de ma bibliothèque et je l’ai remisé aux oubliettes, au fond d’un tiroir. Et j’ai attendu qu’on vienne m’en parler. Mais personne n’est venu.

Maintenant, qu’aurais-je dû faire si j’avais voulu garder le livre en classe pour l’utiliser ?
Une collègue de Lafayette confrontée au même problème m’a apporté une réponse à cette épineuse question. J’aurais dû «habiller» tous ces malpropres, tous ces beatniks naturistes et anthropopithèques. Bref, leur dessiner au minimum des sous-vêtements. Et un slibard kangourou pour le cro-magnon. Et un wonderbra pour la néanderthalienne aguicheuse et tentatrice. Et un pagne pour cet australopithèque lubrique. Et un short pour ce type des pages du milieu qui nous montre son sexe et nous dévoile ses tripes. Mais quel manque de pudeur ! Alors, moi, jouer au quaker censeur, je dis non. Donc, exit le bouquin.

Dans le même genre, cette année, j’ai dû enseigner le système digestif.
Je dois utiliser le même manuel de science que mes collègues américaines.
Et là, j’ai découvert un truc proprement hallucinant.
Je crois pouvoir vous affirmer à présent que les Américains ne sont pas comme nous. Ils nous ressemblent physiquement, ils ont notre enveloppe corporelle et tout et tout. Mais ça s’arrête là, un peu comme dans la série télé culte « V » (sur les extra-terrestres Visiteurs). Ok, je vous le dis mon scoop, ma preuve quoi...
Les Américains ont un système digestif en tous points semblable au nôtre, à un détail près. Et un détail de taille : ils n’ont pas d’anus. Leur tube digestif s’arrête brusquement à la fin du gros intestin. Et puis... pfffft ! Ça disparaît.
Alors, dites-moi tout ce que vous voulez. Moi, je m’incline humblement devant la science. Je fais confiance au Livre. Et je sais que j’ai raison.

Sinon, avec ma naïveté à toute épreuve, j’avais emmené dans mes malles le dvd de Kirikou pour montrer ce joyau de l’animation à mes petits yankees. Heureusement, je n’en ai rien fait. Cette œuvre scandaleuse est labellée «Rated R» ici. R pour Restricted. Donc restreint à un public averti. L’équivalent chez nous du «Enfants non-admis». Ou «cote catholique : pour adultes». Comme un porno.

En français aussi, je dois faire très gaffe à ce que je dis. Gare aux faux amis qui ressemblent à des abjections langagières d’ici. On nous l’a dit lors d’une formation à Baton Rouge en juillet dernier. Ne dites jamais : bronchite (shit), coq (cock = penis), forte (fart = prout), phoque (fuck). Dites plutôt (dans le même ordre) : inflammation des bronches, gallinacé mâle, puissante et cousin de l’otarie. Ça passera beaucoup mieux. Je le sais : vous souriez. Mais sachez tout de même que certains profs de français passés avant moi ici, ont failli perdre leur place à cause de trucs aussi débiles que ce que vous venez de lire. La liste ci-dessus est une liste d’exemples qu’on m’a rapportés lors de la formation en question.

Je vais terminer ce kilométrique post (désolé, j’arrive pas à faire court)
avec l’anecdote la plus récente de ce que peut être la censure
« in the Land of the Free ».

Mercredi passé, comme tous les mercredis, je suis allé chercher mes élèves en classe d’art. En entrant, je croise ma directrice qui a l’air préoccupée. Mes élèves rangent le matériel. La prof d’art et une collègue déballent des caisses de bouquins au fond de la classe. La collègue les ouvre tous à la même page, prend un marqueur noir indélébile, et peinturlure un carré sur chacune des pages. Bizarre. Je m’approche et remarque que le livre en question est le year book de cette année. Un bouquin souvenir avec les photos de tous les élèves et tous les profs de l’école. Les équipes sportives de l’école, les clubs parascolaires, etc. Je m’approche un peu plus et je remarque que c’est une photo qu’on couvre de noir. La même dans chaque bouquin. Mais je n’arrive pas à voir ce qu’il y a sur la photo. La prof d’art s’avance vers moi avec le year book. Elle me montre la photo en question et me demande : « Vous sentez-vous offensé par cette photo ? » À ce moment-là, je comprends enfin qu’il s’agit de la photo d’une échographie.

Sur une page consacrée aux bébés des profs de l’école. Une des collègues est enceinte et elle a donné la seule photo de son bébé qu’elle avait. On y distingue – avec beaucoup d’imagination – un fœtus, perdu dans ce qui pourrait ressembler à la voûte céleste. Pas de sexe apparent, ni rien du tout.

Et pourtant, quelqu’un s’est senti offensé par cela. Ou pire, quelqu’un a imaginé que quelqu’un d’autre pourrait l’être. Et vu le risque hypothétique encouru, il va falloir masquer cette photo dans chacun des 600 year books pré-commandés.
J’ai répondu à ma collègue que non, je ne me sentais pas offensé par cette photo. Mais que par contre, je serais très offensé si on barbouillait mon year book (payé 20 $, quand même) avec un marqueur noir, qui en prime bave sur le verso de la feuille où se trouve ... la photo de ma classe ! La prof d’art me dit qu’au départ, on lui a ordonné d’arracher la feuille et que c’est le seul compromis qu’elle a pu obtenir.
Je lui ai demandé de faire en sorte que le mien échappe à la censure. Ou bien qu’ils ne lui dessinent qu’un maillot à ce petit salopiaud de baigneur. On verra bien si c’est possible.

Je ne comprends toujours pas où est le problème par rapport à cette photo.
Et pourtant j’y ai beaucoup réfléchi et je suis allé bien loin...
Un problème anatomique ? On voit l’intérieur du ventre d’une femme.
Un problème religieux ? Aaah... ce n’est pas Dieu qui fabrique les bébés !
J’ai beau retourner le truc dans tous les sens, je ne comprends pas.
S’ils sont offensés par la photo d’un fœtus, qu’est-ce qui ne les offense pas ici-bas ?

Bon, je vous laisse y réfléchir de votre côté.
Moi, je vous laisse.
Je vais me relire « Les précieuses ridicules ». Sans tipp-ex, ni marqueur noir.

Portez-vous bien.

David

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