Karin Et David - Louisiane

mercredi, le 15 mars 2006, 21h15

Travail, famille, patrie

c ette semaine, dans le cadre de mes chroniques scolaires au pays de toutes les libertés, j’ai décidé de vous parler d’un cérémonial phare et quotidien des écoles américaines en général et louisianaises en particulier :
le « pledge ».

« Pledge of allegiance », de son nom complet ou « Serment d’allégeance » dans la langue de Molière , celui-ci est une douce litanie que reprennent robotiquement tous les élèves et membres du personnel scolaire, chaque matin, à la même heure, avec les mêmes gestes.

8 heures du matin, les enfants sont déjà entrés en classe depuis 20 minutes.
À ce moment précis, l’interphone présent dans chaque classe, couloir, bureau, bibliothèque ou toilette de l’école se met à grésiller.
La voix monocorde et martiale de la vice principale commence à répéter l’introduction suivante, identique à la moindre virgule ou respiration près, chaque jour que Dieu fait. Le ton est militaire, donc sérieux et solennel. Le moment est très mal choisi pour péter ou avoir un fou rire. Mais, chut !, restons donc concentrés et écoutons plutôt :

« Good morning teachers and boys & girls,
Please stand for the pledge of allegiance, (5 seconds of silence)
Place your right hand over your heart,
And repeat with us:

“I pledge allegiance to the flag of the United States of America,
And to the republic for which it stands,
One nation under God, indivisible,
With liberty and justice for all.” »

Pour ceux qui ne maîtrisent pas la langue de Shakespeare, voici ce que cette délectable ode au drapeau et au patriotisme le plus aveugle nous dit:

« Bonjour professeurs, garçons et filles (notez déjà l’ordre un chouïa sexiste, mais bon : ici, la chair à canon est plutôt masculine que féminine, donc ce n’est que justice, non ?)
Veuillez vous lever pour le serment d’allégeance, (5 secondes de silence : pour tous les Iraquiens tués les derniers mois ?)
Placez votre main droite sur votre cœur (pas celui du voisin, et encore moins celui de la voisine !)
Et répétez avec nous : (aaah, cette pression sociale à laquelle on nous expose si tôt : si tu n’es pas patriote, tu dois être au choix communiste, traître à la nation, athée, sataniste, terroriste potentiel ou que sais-je encore...).

“Je prête serment d’allégeance au drapeau des États-Unis d’Amérique,
Et à la république qu’il représente,
Une nation sous Dieu
(que vient-Il faire à l’école publique républicaine, Lui ?), indivisible (merde ! dans ma leçon sur les fractions la semaine dernière, j’ai dit à mes élèves que TOUT était divisible... hérésie !)
Avec liberté et justice pour tous. (Quid des Afro-Américains de moins de 20 ans qui sont plus nombreux dans les geôles que dans les universités au pays de l’Oncle Sam ?)” »

Et voilà. Heureusement pour moi, je suis en général (oui, mon général !) tout seul dans ma classe à ce moment-là. Mes élèves sont dans leur classe d’anglais, avec leur professeur américain, qui a le soin de veiller à cette ô combien saine et épanouissante éducation patriotique. Je ne lève donc pas mon cul de ma chaise, ne mets pas la main sur mon cœur (qui, je le rappelle, est à gauche) et ne récite pas cette abomination nationaliste.

J’ai eu la chance, cela dit, d’y assister deux jours de suite, lorsque ma collègue était absente et que j’ai dû prendre ma classe en charge dès le matin.
Au moment du « pledge », les élèves se lèvent tous comme un seul homme, se tournent vers le drapeau dont la présence est obligatoire dans toutes les classes (la mienne y compris...) et s’exécutent comme il se doit. Et ils le connaissent bien, le « pledge », vu qu’il le répètent chaque jour depuis la pré-maternelle. À ce jour, chacun de mes élèves l’a donc répété 972 fois (j’ai calculé !). Si l’un deux ne le connaît pas encore, ou doute de sa pertinence, c’est qu’il est sourd. Ou pire : critique.
On m’a demandé d’enseigner ledit « pledge » dans le cadre de mon cours de français, ce que j’ai curieusement oublié de faire. Allez savoir pourquoi...

Mais revenons donc à nos moutons.
Après leur avoir fait bêler le serment au drapeau, on n’en a pas encore fini avec eux. On va les faire chanter.
Une belle petite chanson patriotique et sanglante. (Où ça donc un pléonasme ?) Là, en plus, ce qui est vraiment super, c’est qu’on a le choix entre deux chansons. Un jour, c’est « America the beautiful », un autre, c’est « The star spangled banner » (la bannière étoilée).
Donc, les enfants restent debout, toujours la main sur le cœur, ils attendent que la chanson enregistrée sur une vieille cassette pourrie fasse entendre ses premières notes, et ils entonnent un des ces deux hymnes exaltants avec une conviction qui donne la chair de poule.

America the beautiful

O beautiful for spacious skies,
For amber waves of grain,
For purple mountain majesties
Above the fruited plain!
America! America!
God shed his grace on thee
And crown thy good with brotherhood
From sea to shining sea!

Ô belle pour tes vastes cieux,
Et les grains qui ondulent couleur d’ambre,
Pour la majesté des montagnes aux reflets violets,
Au-delà de la plaine fruitée.
Amérique ! Amérique !
Dieu a versé sa grâce sur toi
Et l’a couronnée avec la fraternité des hommes
De la mer à la mer brillante.
( ???)

Vous pouvez écouter cette belle chanson sur une page accessible via le lien suivant: http://www.scoutsongs.com/categories/patriotic.html

La deuxième chanson, c’est le “Star Spangled banner” (ou « la bannière étoilée), hymne national étatsunien, qu’on chante également lors de toute rencontre sportive. On y a même eu droit avant un rodéo !

The Star Spangled Banner

Oh, say can you see, by the dawn's early light,
What so proudly we hailed at the twilight's last gleaming?
Whose broad stripes and bright stars, through the perilous fight,
O'er the ramparts we watched, were so gallantly streaming?
And the rockets' red glare, the bombs bursting in air,
Gave proof through the night that our flag was still there.
O say, does that star-spangled banner yet wave
O'er the land of the free and the home of the brave?

Ô, dis, peux-tu voir aux premières lumières de l'aube
Ce que nous acclamions si fièrement à la dernière lueur du crépuscule ?
Dont les larges rayures et brillantes étoiles durant le combat dangereux
Sur les remparts que nous surveillions flottaient si noblement.
Et les feux des fusées, les bombes éclatant dans l'air,
Montrèrent à travers la nuit que notre drapeau était toujours là.
Ô, dis, cette bannière parsemée d'étoiles flotte-t-elle toujours,
Sur la terre des hommes libres, et la maison des hommes courageux ?

Si vous voulez le chanter, vous avez déjà les paroles (du début, parce que c’est encore plus long et donc plus chiant) et en cliquant ici vous aurez la musique! Génial, non ? (Pourquoi pas le chanter dans vos classes, chers collègues ?)

L’incidence de ce conditionnement sur la vie de tous les jours et le décor qui nous entoure ?
Des drapeaux à bandes rouges et étoiles partout, dans chaque jardin, magasin ou bureau. Sur la grande majorité des voitures aussi, accompagnés de slogans arrogants genre « Power of pride », « Proud to be an American » ou autre « Support our troops ».

Petite anecdote savoureuse : la semaine après Mardi Gras, la vice principale avait oublié de changer la cassette dans le deck du bureau, et au lieu de l’hymne national tant adoubé, on a eu droit à une bonne grosse chanson de Carnaval. Le temps qu’elle se rende compte de la bourde, on avait déjà bien rigolé.

À choisir, je préfère de loin le « Pledge of resistance » du poète slammeur new yorkais Saul Williams, et je rêve du jour où on l’étudiera à l’école au « pays des hommes libres et courageux ».
Vous pouvez le lire en cliquant ici.
Vous pouvez également l’écouter ou même en voir le clip, cliquez ici.

Un des deux jours où j’ai assisté au pledge dans la classe de ma collègue, un élève qui a remarqué que je ne récitais pas et ne mettait pas la main sur le cœur, m’a demandé :
« Monsieur, tu récites aussi le pledge avec tes élèves en Belgique ? »
Je lui ai répondu, amusé : « Tu veux dire l’hymne national belge ? »
Il a continué : « Non non ! le « pledge » américain, comme nous !
Tu le récites aussi en Belgique ? »
« Pas encore, je lui ai dit avec un grand sourire. Pas encore. »

David

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